La caméra ne ment pas
Fenêtre ouverte sur la culture internet
Le dernier numéro de TL;DR, « En mode streaming » se terminait avec l’histoire de la webcam. Deux mois après, j’ai voulu me pencher sur un autre objet, tout aussi quotidien dans nos vies numériques, l’appareil photo de nos smartphones.
Tout a commencé par un micro-incident en février. Pour la première fois après des années d’utilisation, mon smartphone me propose d’éclaircir ma peau sur un selfie. Éclaircir sa peau, quand elle est marron comme la mienne - d’ailleurs, un peu trop pâle à mon goût au mois de février - ça charrie toute une histoire. Celle de l’écart à la norme, celle des critères d’acceptation et de beauté dominants.
C’est donc cette suggestion apparemment innocente, puis la lecture de Selfie, le livre de la journaliste et autrice Jennifer Padjemi, qui m’ont donné envie d’explorer cette question des filtres et des réglages offerts par nos smartphones et nos applications sociales. Ceux que l’on choisit d’appliquer sur nos visages, mais aussi ceux qui s’imposent à nous, sans qu’on sache les remettre en question. Merci à Jennifer Padjemi de m’avoir accordé un peu de son temps pour me parler de son enquête et à Natacha Ikoli, artiste vidéaste, réalisatrice de documentaires et étalonneuse.
« Bla-bla-bla, selfie »
Pour commencer, il faut avouer que le sujet des selfies semble l’un des plus fatigués et fatigants quand on s’intéresse à la culture web. Cela fait plus de dix ans que l’on entend que ma génération et les suivantes sont narcissiques et égocentriques. Que les perches à selfies et les morts causées par des selfies sont tournées en dérision. « Selfies, tout à l’égo » ou encore «Selfies, tous égo-centrés » titraient en 2014 Le Monde et le magazine de photographie FishEye.
Pourtant, malgré cette réprobation générale, nous continuons collectivement à poster des dizaines de millions de selfies tous les jours. D’après Google, 93 millions de selfies étaient pris par jour sur les téléphones Android déjà en 2014.
Certes, ils ne suscitent plus autant d’intérêt ou de parutions qu’avant mais ils sont toujours là. Depuis la moue duck face, aux yeux et au nez plissés de la scrunch face, en passant par le lisse visage Instagram et le selfie flou : le vocabulaire et la grammaire de nos expressions capturées par smartphones se sont étendus.
Selfies - première ou deuxième langue
Eugene Wei, un observateur des nouvelles technologies et investisseur de la Silicon Valley, émet l’hypothèse des selfies comme d’une langue à part entière. Une langue qu’il n’arrive pas à parler naturellement mais dont il reconnaît l’expressivité dans Selfies as a second language :
« Cette génération d'enfants qui a grandi avec un smartphone pointé sur leur visage depuis leur plus jeune âge s'est vue des centaines, voire des milliers de fois à travers l'œil de ce miroir déformant qu'est l'appareil photo du smartphone. […] Ils ont intériorisé cette disparité d'impact entre leur représentation photographique et leur représentation dans le monde réel, comme le font les célébrités et les mannequins. C'est tout simplement mathématique. »
Une nouvelle génération serait donc apparue, plus détachée de l’image qu’elle renvoie sur les photos des smartphones. Voilà pour l’interprétation positive. Pourtant, derrière la comparaison avec les célébrités pointe un autre sentiment : la sensation d’être épié, sans arrêt, de ne pas pouvoir échapper au jugement des autres. C’est une idée que développait Jennifer Padjemi lors de notre entretien :
« L’arrivée du smartphone a vraiment tout chamboulé. Quand on partage une photo sur les réseaux sociaux, on peut soudain recevoir des commentaires d’inconnus qui deviennent des juges de notre apparence. De plus, la rapidité de la prise de photo fait que, n’importe quand, une photo de nous peut être prise et partagée – sans que l’on nous demande notre avis. Dans la vie de tous les jours, on n’est jamais face à autant de personnes. »
J’aime bien cette thèse d’une exposition à la fois choisie et subie. Je la trouve plus nuancée que celle du narcissisme d’une génération. Si l’on a arrêté de remettre en question le fait de devoir montrer nos visages sur Internet, on continue tout de même à essayer de retrouver le contrôle.
Contrôles de routine
Dans l’avant-dernier numéro du podcast Le code a changé, le journaliste Xavier de la Porte interrogeait un étalonneur sur les corrections systématiques faites en post-production sur les visages au cinéma, surtout sur ceux des actrices : effacer une ride ici, lisser le grain de la peau là. Le tout sans trop y réfléchir, comme en anticipant les attentes ou demandes explicites des différents maillons de la chaîne de production d’un film. Et c’est un peu pareil pour nous, non ? On s’expose tout en se dissimulant grâce aux filtres. Jennifer Padjemi me confirmait cette idée :
« Les filtres à selfie ont très vite glissé d’un amusement global - avec les oreilles de lapin - à quelque chose d’esthétique, à un contrôle de l’image esthétique. Les filtres sont devenus un véhicule de normes. Je pense que l’on peut même parler d’eugénisme, quand on veut que les personnes ressemblent à un seul type de physique – une version idéalisée de la beauté. […] Alors, plutôt que de pointer du doigt des personnes qui utilisent des filtres, en disant que c’est de la superficialité ou du narcissisme, je pense que ce qui est intéressant, c’est de se demander pourquoi ? Pourquoi une personne conventionnellement jolie, par exemple, a besoin de mettre des filtres ? Est-ce un mal-être ? Mais ça peut-être aussi un jeu. À chaque fois que des gens parlent face caméra, c’est aussi une façon de ne pas se montrer. »
En plus de ces contrôles de routine sur notre apparence, des filtres que l’on s’applique, il faut aussi compter sur les smartphones, qui embarquent des technologies qui ne sont pas neutres.
Projet Real Tone
J’ai entendu parler du projet Real Tone de Google pour la première fois dans Numerama en avril dernier. À l’origine du projet, il y a une prise de conscience :
« Le dicton la caméra ne ment pas est aussi vieux que la photographie. Mais il n’a jamais été tout à fait vrai. […] Les capteurs des appareils photo, les algorithmes de traitement et les logiciels d'édition ont tous été formés en grande partie sur des ensembles de données dont la référence était la peau claire, avec une échelle limitée de tons de peau pris en compte. » - Comment Real Tone aide à rendre l’appareil photo plus équitable - Google.com
On peut accuser Google de beaucoup de choses (par exemple d’exploiter la presse sans la rémunérer) mais là, j’admire leur travail. Natacha Ikoli est photographe, réalisatrice et étalonneuse, colorist en anglais, spécialiste des films documentaires. Elle m’explique être tombée dans l’étalonnage un peu par hasard, après avoir débuté sa carrière comme monteuse pour l’UNICEF et des études de Media Video Production à la London Southbank University. :
« Le métier d’étalonneur est un métier technique de la post-production. Mon rôle est de donner une cohérence aux images qui soutient l’histoire, de les sublimer, ajouter une nouvelle dimension. »
Natacha Ikoli fait partie du groupe d’experts de l’image consultés par Google pour son projet Real Tone depuis maintenant trois ans :
« Le hasard a fait que pendant le COVID, j’ai été contactée par l’équipe du projet Real Tone. Ils avaient besoin de personnes techniques qui pourraient donner leur avis sur les performance du téléphone Google Pixel. Je crois vraiment qu’avoir une place à la table des décideurs est important - même si on n’est pas toujours entendu - on est témoin et on va pouvoir faire pencher les choses et continuer à améliorer la technologie. »
Elle me parle aussi de l’héritage des Shirley Cards, ce portrait d’une employée de Kodak - jeune femme brune à la peau blanche - qui a servi pendant cinq décennies à calibrer le tirage des photos argentiques pour le grand public :
« Cette idée d’avoir une seule référence de teintes a tellement réduit, pendant des années, le spectre de peaux pour qui l’appareil photo doit fonctionner dans son mode par défaut. Bien sûr, tout peut être ajusté dans les réglages, mais le biais, il est dans le par défaut pour le photographe amateur [….].Il faut beaucoup plus de Shirley, une base de tonalités plus large pour que l’appareil photo numérique puisse mieux capter les teints foncés et les sous-tons, mieux ajuster l’exposition, pour éviter un effet jauni ou d’avoir beaucoup de grain. C’est en faisant des tests sur des bases de données plus larges et en proposant plus de paramètres pour ajuster que l’on va rendre les caméras plus inclusives. »
Donc, si on résume : je peux choisir, ou pas, de mettre des filtres sur mes selfies ou mes vidéos. Le faire comme on joue avec des masques ou par obligation. Comme j’ai la peau foncée, je peux investir dans un smartphone Google Pixel pour obtenir des images qui nous rendent justice à moi et à ma famille. Et si je n’ai tout simplement pas envie de me montrer, ce n’est pas très grave. Ce qui compte, c’est que grâce aux prises de conscience des fabricants, mes fils d’actualité continuent de s’enrichir de portraits et d’autoportraits que je ne vois nulle part ailleurs.
Tout et son contraire
🖹 Texte alternatif Le pouvoir des images sur Internet est-il en train de s’éroder ?
Disney+ vient de sortir une campagne de publicités en texte noir sur fond blanc, uniquement constituée de citations de films cultes.
En février, le New York Times a choisi d’illustrer son enquête sur les comptes d’enfants influenceurs épiés par des hommes adultes en représentant les balises de texte alternatif1 des images partagées par leurs parents. Le résultat du procédé est plus dérangeant qu’une photo.
Enfin, il y a seulement quelques semaines, est apparu pour la première fois dans ma timeline, grâce à la designer Sandra Camacho, un post LinkedIn avec une description textuelle du selfie l’accompagnant. J’ai aimé la mise à distance et l’autoportrait que cela produisait.
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